La Fabrique du Musulman :  essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale (Critique)

Ouvrage de Nedjib Sidi Moussa

Le livre : 147 pages, publié en 2016 aux Éditions Libertalia (poche), une analyse riche, détaillée et sourcée.

L’auteur : Nedjib Sidi Moussa est né en 1982 à Valenciennes dans une famille de réfugiés messalistes (1). Engagé à gauche, il a été assistant d’éducation, analyste politique et enseignant dans plusieurs universités. Docteur en science politique, il a fait paraître une dizaine d’articles scientifiques sur l’Algérie. Il écrit également de la poésie.

Un bout de la quatrième de couverture : « La fixation permanente sur les présumés musulmans, tantôt dépeints comme des menaces à l’ordre public ou des victimes du système – parfois les deux à la fois –, s’inscrit complètement dans le réagencement en cours de la société française. Car le vrai « grand remplacement » concerne celui de la figure de l’Arabe par celle du « Musulman », de l’ouvrier immigré par le délinquant radicalisé, du « beur » engagé par le binational déchu. »

Pour l’auteur, déjà en « 2005, jeune marxiste, [il] se demandait : n’est-on pas en train de tout mettre en œuvre pour séparer le prolétariat d’origine algérienne -à commencer par sa jeunesse- du reste du prolétariat ? Et, donc, de se servir de ce groupe pour faire exploser la classe ouvrière, ses organisations et ses conquêtes ? »

Il continue : « si l’inquiétude initiale demeure, les termes du débat ont pour partie changé durant la dernière décennie, essentiellement en raison de l’activité propagandiste des diverses chapelles de l’extrême droite combinée à la reconquête de l’espace public par les religieux de toutes obédiences. Face à cette offensive nationaliste et cléricale, certains segments de la « gauche de la gauche » ont contribué, à leur échelle, par leurs prises de position ou leurs alliances, à mettre l’accent sur les préoccupations identitaires au détriment de la question sociale. » .

Plus loin : « Dans la France de 2017 et sans doute pour les années à venir, chaque individu épris de liberté est ou sera sommé de choisir son camp : celui des « intégristes républicains » contre celui des « islamo-gauchistes ». Car la nuance n’apparaît plus de mise dans ces affrontements faussés, où les enjeux se trouvent souvent réduits à des joutes numériques en 140 caractères ou à un éventail d’émotions limité à 6 images. »

Dans son livre, l’auteur nous rappelle sa propre histoire, son milieu familial, social, sa naissance à Valenciennes. C’est l’occasion pour lui d’interroger les notions telles que les études « postcoloniales » ou l’expression « issu de la colonisation », en replaçant tout cela dans un contexte plus large, européen et international.

Il fait aussi un point sur l’état de la gauche, du milieu ouvrier, révolutionnaire, de la social-démocratie, des politiques antisociales des gouvernements successifs, des reculs politiques et sociaux, du débat sur l’identité nationale (initié par Sarko et Buisson) et des conséquences de tout cela. Notamment du fait de la perte d’un repère, celui de l’oppression capitaliste, au profit d’autres moins clairs et plus ambigus.


Il fait un focus sur l’année 2005 qui explique, selon lui, en partie le marasme : le refus de la constitution européenne par un peuple qui s’est documenté et a débattu, le même peuple qui votera pour celui qui promet de la ratifier trois ans plus tard ; les émeutes en automne et la fascination pour l’insurrection qui viendrait ; la loi de février 2005 et le soi-disant « rôle positif » de la colonisation (modifiée un an plus tard) qui entraîne une mise en lumière et une diffusion plus importante des travaux portant sur les faits coloniaux, ou issues des champs des études postcoloniales. Sur ce point, il note que dès 2005, des chercheurs appellent à ne pas prendre qu’un seul angle de lecture de l’histoire, sans quoi nous ne pouvons en comprendre la complexité.

L’un des aspects importants de notre époque est pour lui la confusion et les contresens auxquels nous sommes confrontés comme par exemple avec ce « libre penseur » en vogue sur le net mais qui n’est que complotiste et antisémite, en rupture total avec l’héritage de la libre-pensée et des Lumières. Ou encore l’appropriation sans nuance du terme « islamophobie » par des anticléricaux, même quand celui-ci contribue en partie à diaboliser le blasphème et restreint la liberté d’expression, pourtant déjà mal en point, vis-à-vis du religieux (nous reviendrons dessus plus loin).

Il interroge également la réintroduction de la notion de « race » par ceux-là même qui acceptent de nos jours d’être désigné.e.s comme « blanc.he.s ». Ce qui n’améliore en rien la situation des « racisé.e.s » (terme connexe à « blanc.he.s » bien souvent) ou des personnes perçues comme non blanches sur le marché du travail, de l’immobilier ou autre. Il s’interroge sur cette notion et se demande si ce n’est pas, au fond, une nouvelle forme de paternalisme.

Il aborde le manque de recul concernant l’analyse postmoderne en France, qui n’est pour l’auteur, que l’envie « d’individus qui souhaitent plaquer des modèles d’organisations importés de leurs lectures anglo-saxonnes ou qui projettent sur un pays théorique des fantasmes idéologiques qui ne résistent guère à l’examen. »

Pour l’auteur, le développement technologique entre 2004 et 2013 (chiffres à l’appui)  explique l’émergence de nouvelles formes de propagande : réseaux sociaux, fachosphère, amplification des discours haineux, conspirationnistes et ethnodifférencialistes.

Comme nous pouvons toutes et tous le constater, les contre-révolutionnaires et les réactionnaires ont su opportunément tirer profit de l’émergence de ces nouveaux espaces, là où, certain.e.s d’entre nous, progressistes/libertaires les ont trop longtemps dénigrés.
Plus problématique sont les progressistes/révolutionnaires qui deviennent perméables à des thèses venues de l’extrême droite identitaire, défendent les personnes qui en sont vecteurs, consciemment ou non, sous couvert de lutte contre l’oppression ou pour la dignité. Rejetant souvent au passage l’internationalisme ou l’universalité des droits (en associant souvent à tort l’universalisme et le colonialisme, l’un étant censé entraîner l’autre, ce qui, selon l’auteur, ne se tient pas en regardant l’histoire en face).

Nedjib Sidi Moussa n’en reste pas à l’incantatoire, et démontre ses thèses par des points précis, documentés et clairs.


Par exemple quand il parle de la  « gauche cléricale »
 : « les curés rouges, participent avec les racistes antimusulmans, les institutions étatiques et entrepreneurs identitaires à la formation d’une communauté musulmane distincte des autres composante de la société dans son organisation, ses objectifs et ses moyens d’expression politique.

[Cette] gauche cléricale, à tendance identitaire qui assigne à résidence identitaire tout individu, qui a substitué la lutte des races à la lutte des classes, en vouant aux gémonies les vieux combats contre l’oppression religieuse, sans oublier celui de la séparation des Églises et de l’État »

Il revient longuement sur l’histoire de cette gauche qui a, à plusieurs reprises déjà, collaboré avec les réactionnaires. Dans le passé comme aujourd’hui, et sûrement encore demain.

Certains trotskistes que l’on trouvait déjà entre 1990 et 1995, en France ou en Angleterre avec des positions comme « avec l’État jamais, avec les islamistes parfois » (en pleine guerre civile en Algérie entre la dictature et le FIS (2)). Les mêmes qui ont ensuite adhéré à la LCR, en ont été virés ou sont partis et que l’on retrouve soutiens à l’appel « Nous sommes les Indigènes de la République » en 2005.

La parenthèse altermondialiste, éclairante sur la volonté de certain.e.s militant.e.s d’établir des passerelles entre gauche et religieux, qui ne résiste pas à l’analyse avec du recul. Au Forum Social Européen, la présence de Tariq Ramadan et ses réseaux (Présence musulmane, des membres du Collectif des musulmans de France et de Participation et Spiritualité musulmane) est clairement liée au soutien d’une organisation britannique alliées au Socialist Worker Party. Le but est de créer une « percée islamique » dans le FSE. Il y aura à l’époque des débats houleux. L’une des figures de proue du FSE, José Bové, viendra adouber Ramadan et ses réseaux au nom de son envie de trouver des partisans « d’une théologie de libération dans l’islam ».

La place de l’humoriste propagandiste Dieudonné, qui est vu par certain.e.s comme une éternelle victime, est décortiquée : son hobby consistant à faire huer des personnalités pour leurs origines juives par son public, ses visites à Beyrouth et Damas, pour voir des dictateurs, aux côté de T. Meyssan et A. Soral, sa proximité forte avec le fondateur du FN et l’acclamation du négationniste R. Faurisson, invité sur scène.


Impossible pour l’auteur de passer à côté de Houria Bouteldja. Il détaille son parcours militant et politique, sa dérive identitaire, racialiste, homophobe, antisémite et patriarcale. Le tout argumenté et à l’appui de textes et dires de Bouteldja. Nous ne pouvons que nous rendre compte, là encore, que celles et ceux qui arrivent à la soutenir aujourd’hui, à lui trouver des excuses, ne l’ont soit pas lue depuis longtemps, soit s’accommodent de ses thèses, propos, d’extrême droite et identitaires, et devraient en toute vraisemblance, revoir leur position qu’ils et elles pensent révolutionnaire et émancipatrice.

Pour appuyer le fait qu’il ne comprenne pas comment des gens se réclamant du progressisme ou de l’anarchisme plongent sur l’utilisation du mot « islamophobie », Nedjib Sidi Moussa creuse cette notion, de sa renaissance internationale à son utilisation aujourd’hui. Il souligne que l’ambiguïté du mot a déjà été soulevée dans le passé. Les débats portent dès le départ, sur l’ambiguïté entre la critique d’individus et celle d’institutions. Pour beaucoup d’intervenant.e.s, ce mot peut être liberticide en niant le droit à la critique de l’islam, au blasphème ou à tout autre acte d’émancipation vis-à-vis du religieux.

Mais aussi les rôles du CCIF(3) (créé en 2003), du CRI(4) (créé en 2008), dont le président était co-fondateur en 1987 d’un groupe islamiste « Union des jeunes musulmans », groupe qui en 1989 manifestait contre S. Rushdie.

Pour aller plus loin, l’auteur relie la dynamique pour la reconnaissance de l’islamophobie au niveau mondial qui ne saurait être découplée de l’action déployée sur le plan international par l’OCI (organisation qui, au côté du Vatican et d’autres, poussent à la roue pour que le blasphème soit interdit dans le monde entier). La question qui émerge est : comment des anarchistes, des libertaires qui se reconnaissent théoriquement dans le « ni dieu, ni maître », propagent le terme « islamophobie » malgré les ambiguïtés ? L’auteur, en premier concerné, lui préfère largement l’idée de « racisme antimusulman », bien plus réaliste sur les faits et le détournement sémantique opéré par l’extrême droite. Nedjib Sidi Moussa interroge les positions des membres de collectif tel les « libertaires contre l’islamophobie », qui arrivent à avoir des positions non pas de défense des personnes musulmanes, mais bien de l’Islam.

Le livre renferme bien d’autres réflexions, nous vous laisserons les découvrir.

Ce que nous pouvons retenir c’est que l’enfermement identitaire, la collaboration avec des groupes, partis, collectifs identitaires, l’acceptation de l’ethnodifférencialisme et/ou du confessionnalisme n’offrent jamais de perspectives émancipatrices.

N’oublions pas que les premiers à subir la pression identitaire sont les athées, les libres penseurs, les agnostiques, les laïcs… En particulier dans les pays où la laïcité n’existe pas, et où la religion fait loi. Mais aussi en France par la réassignation, d’où qu’elle vienne.

Le livre nous éclaire face aux positions que peuvent avoir des personnes se réclamant « anti-autoritaires », progressistes, voire révolutionnaires, mais sur fond religieux.
Il souligne l’incapacité de certain.e.s à articuler la lutte contre toutes les oppressions et aussi que ces courants de pensées réassignants ne sont pas nouveaux.
Comme si nous ne pouvions pas lutter contre l’illusion religieuse, contre le racisme, contre le patriarcat etc. en même temps. N’est-ce pas ce que nous appelons l’anarchie ?

Un livre essentiel dans un moment de refondation idéologique.

Par Jean-Yves et Fab, groupe Graine d’Anar de la Fédération anarchiste, Lyon

  1. Messalistes : partisans de la doctrine et de l’ensemble des idées défendues par Messali Hadj
  2. FIS : Front Islamique du Salut
  3. CCIF : Collectif Contre l’Islamophobie en France
  4. CRI : Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie
  5. OCI : Organisation de la Conférence Islamique, 57 états membres