Le nouveau Monde Libertaire 1792

Le voilà il est disponible le numéro 1792 ! Vous le trouverez en commande chez Publico et dans divers lieux ! Mais le plus simple : abonnez vous !

Édito – le CRML 03
TERRAINS DE LUTTES :
Communiqué de la FA sur Notre-Dame-Des-Landes (Autogestion) 04
Paulo Freire par Irène Pereira, Hugues Lenoir (Education) 05
Les mutilations sexuelles féminines, Hélène Hernandez (Luttes anti-sexistes) 07
Les migrants indésirables dans Paris « gentrifié » (Antidiscriminations) 09
Israël, le pays où l’on reparle de l’action directe, Jérôme Segal (Débat) 10
Défense de l’élevage paysan, Confédération Paysanne (Débat) 13
Cuisine anarchiste, Interview à Francesco Scatigno par Monica Jornet (Débat) 15
(A)NTRE ANARS
Chronique néphrétique : « Fake news » toi-même !, Rodkol 18
Méluche au combat, Christian 19
Grenade!, Bâtard le Chien 20
Non à la « réforme » du Bac !, Fédération Anarchiste Liaison VIE A (Tract) 21
PASSE-PORTS
Le terroriste c’est l’État, Federación Libertaria Argentina (Presse internationale) 22
Le butin des partis politiques et leurs petits arrangements, Berumen (Presse internationale) 24
La mémoire historique, la mairesse et l’évêque, Alfredo González (Presse internationale) 26
Un peu démon, un peu chanteur, Interview à Alessio Lega, Monica Jornet (Presse Internationale) 27
La vie privée est un droit, Naples (Affiche) 32
Grèce/Turquie : Je t’aime, moi non plus !, Ilios Chally (International) 33
Arundhati Roy, une militante en Inde, Pierre Sommermeyer (International) 36
Emma Goldman et l’agonie de la révolution russe, Patrick Schindler (Histoire) 38
IN-CULTURE
Y a-t-il des femmes compositeurs, Christian (Musique) 40
Blasphème à l’Opéra-comique, La Fiotte noire (Musique) 41
Nous, les enfants de Diogène, P.S. (Littérature) 43
Au coeur du rêve, Thierry Guilabert (Bande-dessinée) 44
Agenda Cinéma, Christiane Passevant (Cinéma) 45
Enquête au paradis, Christiane Passevant (Cinéma) 46
La crème de la crème sur RL (Médias) 48
Ton oeil dans la lucarne de Zazoum, Zazoum Tcherev (Spectacles) Les samedis de la chanson, Librairie Publico (Evénements) 51
FA.GROUPES & LIAISONS 52
B.D. à suivre Vive La F.A.R.C.E de Manolo Prolo 54
Dessin politique de Chantal Montellier 55

 

Edito :
DÉLIRES DE L’INFORMATION : « RUN FOREST… RUN ! »

Après la courte trêve des confiseurs de la fin d’année, 2018 a commencé sur les chapeaux de roue, les journalistes de la « presse lambda » sautant sur tout ce qui bouge pour en faire leurs choux gras.
Ils naviguent à vue, au jour le jour, et si jamais « il ne se passe rien de sensationnel », ils ne sont jamais à court d’imagination. A défaut, ils peuvent toujours avoir recours aux délires issus des réseaux sociaux. Difficile de s’y retrouver. Commençons par l’information « en dur ». En ce début de 2018, donc, les journalistes d’État n’ont pas manqué, -à peine les « consultations » au sujet de l’aéroport de NDDL étaient bouclées par le gouvernement du DRH de la France, le « premier de cordée »-, de se précipiter à annoncer la mort programmée de la ZAD. C’est comme si les « quelque 13.000 militaires spécialisés (109 escadrons) disposant d’un arsenal conséquent » (sic) avaient déjà balayé ce lieu de vie qu’un gouvernement -propre sur lui- ne saurait voir… Dans la foulée sécuritaire, les médias léchant les bottes du pouvoir n’ont pas manqué non plus de faire un compte-rendu « honnête », concernant le gendarme assassin de Rémi Fraisse, qui a été blanchi par la justice sans que cela ne provoque plus que ça de remous ni de commentaires. Mission accomplie ! Et puis, heureusement pour agrémenter l’affiche, il y a eu le « vilain raciste » de Trump qui a insulté les pays africains, les traitant de « pays de merde ». Sur ce point, la « bonne presse » était unanime : il s’agit d’un salaud. C’est sûr que dans notre « bonne France des droits de l’homme », il n’y a pas plus de racistes que de salauds…

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[Communiqué FA] Face à l’antisémitisme, solidarité et action

01/02/2018

Après l’incendie de l’Hypercacher de Créteil, 3 ans jour pour jour après l’attentat de l’Hypercaher de la porte de Vincennes, avec toute la symbolique haineuse que cela porte, l’agression d’un enfant de 8 ans portant une kippa à Sarcelles et d’une jeune femme portant l’uniforme d’une école privée juive s’ajoutent à une continuité d’actes antisémites intolérables et toujours aussi virulent commis en France depuis bon nombre d’années.

Si nous combattons les pouvoirs oppresseurs des religions, nous ne laisserons pas passer des actes basés sur le racisme ou l’antisémitisme, sur la haine d’une appartenance religieuse réelle ou supposée. Il ne s’agit pas simplement de relent du passé, car nous savons que l’antisémitisme n’a jamais totalement disparu et se décomplexe de plus en plus ces dernières années. Il est attisé par les discours identitaires, fondamentalistes, intégristes, nationalistes,conspirationnistes, confusionnistes qui prolifèrent au grand bonheur des extrêmes droites.

Nous luttons et lutterons encore contre tout mouvement ou parti qui aurait l’envie de se servir de ces faits pour monter les supposées « communautés » les unes contre les autres ou stigmatiser qui que ce soit d’autre que les agresseurs. L’antiracisme en tant que composante des idéaux émancipateurs récuse tout essentialisme.

Nous condamnons avec la plus grande fermeté ces actes intolérables. Nous serons de tous les combats contre les haines.

La Fédération Anarchiste

Version PDF : communiqué FA Face à l’antisémitisme, solidarité et action

[Communiqué FA] Tirons l’anarchiste Soheil Arabi des pattes de la théocrature iranienne !

En Iran, pendant une dizaine de jours à partir du jeudi 28 décembre, la « révolte des va-nu-pieds » s’est diffusée, sans leader ni mots d’ordre, dans 142 villes de l’ensemble des 31 provinces.

Parmi les participants, beaucoup de jeunes, de femmes, de personnes pauvres, protestant contre leur misère économique, mais aussi contre l’emprise étouffante de la théocrature régnante.

Alors que le précédent mouvement de 2009 plaçait ses espoirs dans l’élection d’un président « réformateur », cette fois les slogans s’attaquaient à toutes les factions qui se partagent le pouvoir : « À bas la dictature ! ». Ainsi voitures de police, bâtiments publics, centres religieux, sièges des Bassidjis (milices islamiques) ont été attaqués et parfois incendiés.

Les réformateurs du président Hassan Rohani et les ultra-conservateurs du « Guide suprême » Ali Khamenei, ont défendu la survie de ce régime corrompu par une violente répression contre les « fauteurs de troubles en guerre contre Dieu », faisant officiellement 21 morts et un millier d’arrestations, certainement beaucoup plus.

Des groupes anarchistes étaient présents dans ces événements, notamment le « Cercle Libre de Téhéran ». Mais le journaliste anarchiste Soheil Arabi, s’il a pu envoyer un texte pour soutenir les révolté-e-s et les encourager à renverser le régime, n’y a pas participé directement puisqu’il est derrière les barreaux de la prison d’Evin depuis novembre 2013. Il a été accusé de « propagande contre l’État », « apostasie », « blasphème contre le Prophète et insulte à la sainteté », pour avoir publié des photos du soulèvement de 2009, caricaturé Khamenei, et posté des articles sur internet.

Condamné à mort par la Cour criminelle de Téhéran, sa peine à été commuée en sept ans et demi d’incarcération. Le 23 septembre 2017, il a entamé une grève de la faim : « Ici, énoncer la vérité est interdit mais je suis un anarchiste et, pour moi, il est interdit d’interdire. Ne me demandez pas de garder le silence alors que le silence est la plus grande des trahisons. Je veux être la voix de tous les libres penseurs enfermés : Mahmoud Behshti-Langeroudi, Ali Shariati, Youssof Emadi, Arasch Manouchehr, Mohamad-Ali Sadeghi, Sowada Aghasar et les autres amis enchaînés au bloc 7. »

Le 24 janvier, Soheil a entamé une seconde grève de la faim en solidarité avec deux prisonnières politiques Aténa Daémi et Golrokh Ebrahimi. Ses geôliers l’ont transporté à la prison du Grand-Téhéran.

Dès son arrivée, il a reçu des coups de bottes et matraques sur le dos, le visage et les pieds : « Ici ce n’est pas Evin. C’est le bout du monde, l’enfer. Ta grève de la faim ne sert à rien et personne ne t’entendra ».

La Fédération anarchiste l’a entendu et utilisera ses moyens, tels Le Monde Libertaire et Radio Libertaire, pour que Soheil Arabi et plus largement les prisonniers en Iran, soient soutenus et libérés.

La Fédération Anarchiste

Pour en savoir plus que Soheil Arabi : A propos de Soheil Arabi

Le communiqué en persan : Soheil-FA-Persan

[Communiqué FA] Non aux bombardements turcs sur le canton d’Afrîn !

Depuis plus d’une semaine, l’armée turque ainsi que son aviation pilonnent le canton d’Afrîn, géré par les Kurdes, de la Fédération démocratique de Syrie du Nord faisant partie du Rojava. Après avoir promis de raser cette région, Erdogan n’hésite pas à employer des mercenaires et s’appuyer sur des groupes considérés comme terrorsites par la coalition internationale tel que « Hayat Ahrar al-Sharm » pour arriver à ses fins alors qu’Afrîn est une zone de refuge qui a accueilli près de 400 000 personnes  fuyant la guerre civile en Syrie.

Nous dénonçons et condamnons ces attaques turques contre les peuples d’Afrîn, nous condamnons aussi le silence assourdissant des « grandes puissances » ainsi que la collaboration de l’Etat allemand fournisseur d’armes de la Turquie.

La Fédération Anarchiste apporte tout son soutien aux peuples d’Afrîn et à toutes celles et ceux qui résistent à l’oppression étatique en Turquie, au Kurdistan et ailleurs.

Que vive Afrîn, vive le Rojava !

La Fédération Anarchiste

Pour télécharger le communiqué au format PDF : FA communiqué soutien à Afrîn

[communiqué Groupe] Pas d’aéroport mais l’Etat veut casser les alternatives

Les membres du groupe Graine d’Anar se réjouissent de l’abandon de l’aéroport de Notre Dames des Landes, cela confirme une fois de plus (à celles et ceux qui en douteraient encore) que les luttes, lorsqu’elles tiennent dans le temps, peuvent faire plier même l’État.

C’est en effet une bonne nouvelle mais elle n’est qu’une partie de ce que portait la ZAD.

Pour mémoire, voici les attentes exprimées par les habitants de la ZAD,  issues d’un texte collectif signé par un nombre impressionnant d’individu.e.s, d’associations et de groupes et partis politiques :
– La nécessité pour les paysan-ne-s et habitant-e-s expropriés de pouvoir recouvrer pleinement leurs droits au plus vite.
– Le refus de toute expulsion de celles et ceux qui sont venus habiter ces dernières années dans le bocage pour le défendre et qui souhaitent continuer à y vivre ainsi qu’à en prendre en soin.
– Une volonté de prise en charge à long terme des terres de la zad par le mouvement dans toute sa diversité – paysans, naturalistes, riverains, associations, anciens et nouveaux habitants.

Graine d’Anar prend note de cela, et trouve dans ces idées des envies d’avenir différentes de « l’uberisation », le chacun /chacune pour soi et le capitalisme porté par Macron et sa cours, comme le faisaient déjà ses prédécesseurs.

Nous n’oublions pas les nombreuses provocations policières, la tentative d’expulsion d’une violence folle pendant « l’opération César », les blessé.e.s, le harcèlement permanent, les violences verbales et physiques. Nous pensons aussi aux assignations à domiciles, aux contrôles fiscaux téléguidés, etc… Plusieurs membres de notre groupe sont allés sur les lieux et ont pu témoigner de ce qui en retourne. Nous avons aussi des liens forts avec les collectifs locaux de soutien à Notre Dame des Landes. Nous ne fermerons les yeux ni sur le passé, ni sur le présent.

Nous savons que se profile une volonté de l’État de tuer dans l’œuf les alternatives mises en place dans la ZAD et de réaffirmer son autorité, l’État de droit comme ils disent. Pensez donc : un monde de partage, sans argent, où les décisions se prennent le plus horizontalement possible et où la propriété privée est mise en question et perspective, c’est trop ! Cela irait même vers l’anarchie, de quoi faire dresser sur la tête les cheveux de quelques ministres !

Parce que dans la ZAD a su se mettre en place un autre avenir que celui rêvé par les exploiteurs et les nantis, elle doit être détruite et cassée par l’État qui les protège. Comme toujours ce dernier est là pour casser l’autonomie, l’entraide et la vie paisible.

Si le capitalisme et son développement  ont été mis à mal à Notre Dame des Landes, que ferons-nous lorsqu’il se développera à Nantes, à Rennes par l’agrandissement des aéroports ?

Face à cela, nous ne laisserons pas faire. La lutte contre l’aéroport a été une victoire, reste la lutte contre son monde. Bref, le plus dur reste à faire, restons solidaires et déterminé.e.s ! Les ZAD doivent vivre ! Longue vie aux ZAD et que la résistance tienne ! Nous en serons !

Le groupe Graine d’Anar de Lyon,  janvier 2017

Comment emmerder les anarchistes ?

(Texte issu du Monde Libertaire numéro 1790. Abonnez vous au Monde Libertaire !)

Ces derniers temps, on sait pas vous, mais nous, on entend souvent un truc qu’avait pas cours avant. Une nouveauté en matière d’affirmation, pas piquée des vers. Accrochez vous bien… « Ni dieu ni maître, c’est oppressif ! ». Paf ! C’est du lourd, hein !

Cela a d’abord constitué un outil de trollage [art de faire chier sur le net pour se marrer et passer le temps], pratique assez répandue chez les anti-anarchistes en ligne. Mais, depuis quelque temps, c’est devenu un argument qui sort facilement lors de débats dans la « vie physique » et qui sonne comme une forme de négation du fondement historique de l’anarchisme.

Généralement, cela donne : « Tu ne peux pas dire  »ni dieu ni maître », c’est oppressif. Tu ne peux pas obliger quelqu’un à être athée .» Or, dès cet instant, on se rend compte de l’entourloupe. Car il ne s’agit en rien d’imposer quoi que ce soit.

Explication. Lorsqu’une personne énonce : « ni Dieu, ni maître », c’est d’elle qu’elle parle. Si elle parlait d’une société donnée, ou de la société de ses rêves, elle dirait qu’elle la perçoit – dans le premier cas, qu’elle la veut – dans le second – « sans dieu et sans maître ». Référons-nous pour mieux comprendre la chose au slogan de Radio Libertaire, « la radio sans dieu, sans maître et sans publicité ». Ce slogan indique clairement que ses auditeurs et ses animateurs comptent bien évoluer dans un environnement radiophonique avec des caractéristiques particulières, précisément sans dieu, sans maître et sans publicité. C’est clair, non? C’est clair que, là, rien n’est imposé vu qu’on est pas obligé de causer dans le poste ni de l’écouter. Ça va ? Lire la suite

2018 : que crève le vieux monde !

En ce début d’année 2018, le groupe Graine d’Anar souhaite partager avec vous le texte, qui pourtant date du 27 décembre 1906, d’Albert Libertad, tant sa pertinence reste entière.

Bonne lecture !

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Que crève le vieux monde !

La voix claire de l’enfant et la voix cassée du vieillard entonnent la même ballade : la ballade des vœux et souhaits.

L’ouvrier à son patron, le débiteur à son créancier, le locataire à son propriétaire disent la ritournelle de la bonne et heureuse année.

Le pauvre et la pauvresse s’en vont par les rues chanter la complainte de la longue vie.

Ah ! Ah ! C’est le jour de l’an !

Il faut que l’on rie ! Il faut que l’on se réjouisse. Que toutes les figures prennent un air de fête. Que toutes les figures prennent un air de fête. Que toutes les lèvres laissent échapper les meilleurs souhaits. Que sur toutes les faces se dessine le rictus de la joie.

C’est le jour du mensonge officiel, de l’hypocrisie sociale, de la charité pharisienne. C’est le jour du truqué et du faux, c’est le jour du vernis et du convenu.

Les faces s’illuminent et les maisons s’éclairent ! Et l’estomac est noir et la maison est vide. Tout est apparat, tout est façade, tout est leurre, tout est tromperie ! La main qui serre la vôtre est une griffe ou une patte. Le sourire qui vous accueille est un rictus ou une grimace.

Le souhait qui vous reçoit est un blasphème ou une moquerie. Dans la curée âpre des appétits, c’est l’armistice, c’est la trêve. Dans l’âpre curée des batailles, c’est le jour de l’an.

On entend l’écho qui répète la voix du canon et qui redit le sifflet de l’usine. La mitrailleuse fume encore et encore ; la chaudière laisse échapper la vapeur. L’ambulance regorge de blessés et l’hôpital refuse des malades. L’obus a ouvert ce ventre et la machine a coupé ce bras. Les crimes des mères, les pleurs des enfants font retentir à nos oreilles l’affreuse mélodie de la douleur, toujours la même.

Le drapeau blanc flotte : c’est l’armistice, c’est la trêve, pour une heure et pour un jour, les mains se tendent, les faces se sourient, les lèvres bégaient des mots d’amitié : ricanements d’hypocrisie et de mensonges. Bonne vie à toi, propriétaire ? qui me jettera sur le pavé de la ville sans t’occuper du froid ou de l’averse…

Bonne vie à toi, patron ? qui me diminua ces jours derniers, parce que faiblissait mon corps après la dure maladie que je contractai à ton service… Bonne vie, bonne vie à tous ! boulangers, épiciers, débitants qui enserriez ma misère de vos péages honteux et qui teniez commerce de chacun de mes besoins, de chacun de mes désirs.

Et bonne vie et bonne santé à tous, mâles et femelles, lâchés à travers la civilisation : bonne année à toi l’ouvrier honnête ? à toi, maquereau régulier ? à toi, cataloguée du mariage ? à toi, inscrit aux livres de police ? à vous tous dont chacun des gestes, chacun des pas est un geste et un pas contre ma liberté, contre mon individualité ? Ah ! Ah ! bonne vie et bonne santé ?

Vous voulez des voeux, en voilà : que crève le propriétaire qui détient la place où j’étends mes membres et qui me vend l’air que je respire !

Que crève le patron qui, de longues heures, fait passer la charrue de ses exigences sur le champ de mon corps !

Que crèvent ces loups âpres à la curée qui prélèvent la dîme sur mon coucher, mon repos, mes besoins, trompant mon esprit et empoisonnant mon corps !

Que crèvent les catalogués de tous sexes avec les désirs humains qui ne se satisfont que contre promesses, fidélités, argent ou platitudes !

Que crève l’officier qui commande le meurtre et le soldat qui lui obéit ; que crèvent le député qui fait la loi et l’électeur qui fait le député !

Que crève le riche qui s’accapare une si large part du butin social ! mais que crève surtout l’imbécile qui prépare sa pâtée.

Ah ! Ah ! C’est le jour de l’an !

Regardez autour de vous. Vous sentez plus vivant que jamais le mensonge social. Le plus simple d’entre vous devine partout l’hypocrisie gluante des rapports sociaux. Le faux apparaît à tout pas. Ce jour-là, c’est la répétition de tous les autres jours de l’an. La vie actuelle n’est faite que de mensonge et de leurre. Les hommes sont en perpétuelle bataille. Les pauvres se baladent du sourire de la concierge au rictus du bistrot et les riches de l’obséquiosité du laquais aux flatteries de la courtisane. Faces glabres et masques de joie.

La caresse de la putain a comme équivalent le sourire de la femme mariée. Et la défense du maquereau est pareille à la protection de l’époux. Truquages et intérêts. Pour que nous puissions chanter la vie, un jour, en toute vérité, il faut, disons-le bien hautement, laisser le convenu et faire un âpre souhait : que crève le vieux monde avec son hypocrisie, sa morale, ses préjugés qui empoisonnent l’air et empêchent de respirer. Que les hommes décident tout à coup de dire ce qu’ils pensent. Faisons un jour de l’an où l’on ne se fera pas de vœux et de souhaits mensongers, mais où, au contraire, on videra sa pensée à la face de tous.

Ce jour-là, les hommes comprendront qu’il n’est véritablement pas possible de vivre dans une pareille atmosphère de lutte et d’antagonismes.

Ils chercheront à vivre d’autre façon. Ils voudront connaître les idées, les choses et les hommes qui les empêchent de venir à plus de bonheur.

La propriété, la patrie, les dieux, l’honneur courront risques d’être jetés à l’égout avec ceux qui vivent de ces puanteurs.

Et sera universel ce souhait qui semble si méchant et qui est pourtant rempli de douceur :

Que crève le vieux monde !
Albert Libertad dans L’anarchie, 27 décembre 1906