Le nouveau Monde Libertaire 1792

Le voilà il est disponible le numéro 1792 ! Vous le trouverez en commande chez Publico et dans divers lieux ! Mais le plus simple : abonnez vous !

Édito – le CRML 03
TERRAINS DE LUTTES :
Communiqué de la FA sur Notre-Dame-Des-Landes (Autogestion) 04
Paulo Freire par Irène Pereira, Hugues Lenoir (Education) 05
Les mutilations sexuelles féminines, Hélène Hernandez (Luttes anti-sexistes) 07
Les migrants indésirables dans Paris « gentrifié » (Antidiscriminations) 09
Israël, le pays où l’on reparle de l’action directe, Jérôme Segal (Débat) 10
Défense de l’élevage paysan, Confédération Paysanne (Débat) 13
Cuisine anarchiste, Interview à Francesco Scatigno par Monica Jornet (Débat) 15
(A)NTRE ANARS
Chronique néphrétique : « Fake news » toi-même !, Rodkol 18
Méluche au combat, Christian 19
Grenade!, Bâtard le Chien 20
Non à la « réforme » du Bac !, Fédération Anarchiste Liaison VIE A (Tract) 21
PASSE-PORTS
Le terroriste c’est l’État, Federación Libertaria Argentina (Presse internationale) 22
Le butin des partis politiques et leurs petits arrangements, Berumen (Presse internationale) 24
La mémoire historique, la mairesse et l’évêque, Alfredo González (Presse internationale) 26
Un peu démon, un peu chanteur, Interview à Alessio Lega, Monica Jornet (Presse Internationale) 27
La vie privée est un droit, Naples (Affiche) 32
Grèce/Turquie : Je t’aime, moi non plus !, Ilios Chally (International) 33
Arundhati Roy, une militante en Inde, Pierre Sommermeyer (International) 36
Emma Goldman et l’agonie de la révolution russe, Patrick Schindler (Histoire) 38
IN-CULTURE
Y a-t-il des femmes compositeurs, Christian (Musique) 40
Blasphème à l’Opéra-comique, La Fiotte noire (Musique) 41
Nous, les enfants de Diogène, P.S. (Littérature) 43
Au coeur du rêve, Thierry Guilabert (Bande-dessinée) 44
Agenda Cinéma, Christiane Passevant (Cinéma) 45
Enquête au paradis, Christiane Passevant (Cinéma) 46
La crème de la crème sur RL (Médias) 48
Ton oeil dans la lucarne de Zazoum, Zazoum Tcherev (Spectacles) Les samedis de la chanson, Librairie Publico (Evénements) 51
FA.GROUPES & LIAISONS 52
B.D. à suivre Vive La F.A.R.C.E de Manolo Prolo 54
Dessin politique de Chantal Montellier 55

 

Edito :
DÉLIRES DE L’INFORMATION : « RUN FOREST… RUN ! »

Après la courte trêve des confiseurs de la fin d’année, 2018 a commencé sur les chapeaux de roue, les journalistes de la « presse lambda » sautant sur tout ce qui bouge pour en faire leurs choux gras.
Ils naviguent à vue, au jour le jour, et si jamais « il ne se passe rien de sensationnel », ils ne sont jamais à court d’imagination. A défaut, ils peuvent toujours avoir recours aux délires issus des réseaux sociaux. Difficile de s’y retrouver. Commençons par l’information « en dur ». En ce début de 2018, donc, les journalistes d’État n’ont pas manqué, -à peine les « consultations » au sujet de l’aéroport de NDDL étaient bouclées par le gouvernement du DRH de la France, le « premier de cordée »-, de se précipiter à annoncer la mort programmée de la ZAD. C’est comme si les « quelque 13.000 militaires spécialisés (109 escadrons) disposant d’un arsenal conséquent » (sic) avaient déjà balayé ce lieu de vie qu’un gouvernement -propre sur lui- ne saurait voir… Dans la foulée sécuritaire, les médias léchant les bottes du pouvoir n’ont pas manqué non plus de faire un compte-rendu « honnête », concernant le gendarme assassin de Rémi Fraisse, qui a été blanchi par la justice sans que cela ne provoque plus que ça de remous ni de commentaires. Mission accomplie ! Et puis, heureusement pour agrémenter l’affiche, il y a eu le « vilain raciste » de Trump qui a insulté les pays africains, les traitant de « pays de merde ». Sur ce point, la « bonne presse » était unanime : il s’agit d’un salaud. C’est sûr que dans notre « bonne France des droits de l’homme », il n’y a pas plus de racistes que de salauds…

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Le nouveau Monde Libertaire 1791

Après quelques mois d’arrêts, conséquence du fonctionnement de ce journal fait par des militants et maintenant qu’une nouvelle équipe est en place, voici le nouveau Monde Libertaire.

N’oubliez pas que le Monde Libertaire est un « bi-média ». Le format papier complète le format électronique, et vice et versa !

Dans ce numéro, des rubriques réflexions, des coups de gueule, de l’international, en gros, de quoi aiguiser notre vision du monde !

Et n’oubliez pas de vous abonner pour soutenir ce journal qui en a bien besoin !

 

Libérons nos intimes !

La propriété c’est le vol ! L’abolir est une urgence ! Quand cela concerne le patron, l’État, les biens religieux, c’est une évidence. Et concernant celles et ceux qui partagent nos vies, dans nos relations appelées amoureuses ? Propriété ? « Mon » ou « ma » chéri.e … L’autre nous appartient ?

Ce qui va suivre doit se lire dans des relations égalitaires. C’est une divagation interrogative sur les relations amoureuses, sexuelles, parfois liées ou pas. Mais aussi sur la notion de cellule amoureuse, au sens « couple » comme il est entendu majoritairement dans le monde actuel.

Si quelques autrices et auteurs anarchistes se sont penché.e.s sur le couple, le mariage et ce qui peut en découler, force est de constater qu’aujourd’hui le sujet est rarement remis sur la table et que nous nous accommodons bien facilement d’une norme étriquée pour ce qui est de la vie sentimentale et sexuelle. Un peu comme si rien n’était politique dans l’intime. Oui, nous ne séparerons pas ici les deux comme si l’une n’avait pas d’incidence sur l’autre.

La norme, c’est le couple uni, fidèle et exclusif. Et nous pouvons déjà noter que ces notions peuvent s’interroger.

Uni, tout le monde pourra mettre derrière ce qu’il veut. Cela ira du fait de tout faire ensemble et de ne jamais laisser l’autre trop loin trop souvent, à la notion d’entraide quand quelque chose arrive au sein du couple ou à l’une des deux personnes. Vous l’aurez compris, nous penchons pour la notion d’entraide et de bienveillance plutôt que celle de proximité permanente.

Fidèle c’est là aussi très subjectif. Cela peut aller d’une fidélité d’esprit, s’interdisant donc de penser, aimer ou encore de désirer toute autre personne que celle aimée. Ou au contraire vers une notion plus libre où nous pouvons penser, aimer, désirer une autre personne en plus de l’être aimé, dans une fidélité aux règles fixée ensemble. Là aussi, c’est la dernière conception qui aura notre préférence.

Exclusif s’entend souvent par la notion de n’avoir de rapports sexuels qu’avec la personne aimée, censée être l’Alpha et l’Omega de tous nos désirs, envies et plaisirs. Cela peut aussi s’entendre comme étant une norme trop enfermente, étriquée et qui nous prive de plaisirs et d’expériences. C’est comme cela que nous l’entendons.

Alors, vous allez nous dire « Mais comment est-ce possible de construire quelque chose de solide dans ces conditions-là. En fait, c’est deux égoïstes qui se supportent au final ». Et vous auriez raison de vous poser la question, moins d’ériger cela en jugement. Nous vous proposons quelques pistes et réflexions dans ce qui suit.

D’abord, sur la notion de liberté. En tant qu’anarchistes, comment pouvons-nous mettre une barrière à la liberté de l’autre ? Surtout si notre liberté s’accroît lorsque celle de l’autre grandit !
Tout doit donc être discuté entre les protagonistes, posé calmement. Et ce sur la longueur, pas une fois comme ça et hop tout est dit pour la vie ! Genre un serment devant un autel…
Chaque personne peut évoluer et il est donc important de régulièrement poser les choses, savoir où nous en sommes, s’interroger sur ce qui nous unit. Prendre en effet le risque d’entendre quelque chose qui peut nous déplaire, comme l’idée que finalement, plus rien ne nous soude. Mais c’est surtout un moyen de corriger si besoin la relation, de la renforcer et de la rendre plus vivante. Car comment croire que nos envies, communes ou personnelles, seront les mêmes sur des dizaines d’années ? Qui n’a jamais découvert qu’il adorait finalement la musique classique après avoir écouté du punk exclusivement pendant des années ? Cet exemple est valable pour tout finalement ! Qui plus est pour des êtres sociaux dont est composée l’humanité !

Sur la sexualité, nous savons que le sujet est souvent le plus tendu. Pourtant, il devrait être simplifié. Il faut sortir des tabous habituels et oser tout poser sur la table. Ses envies, ses désirs, ses pratiques, ses fantasmes. Et savoir aussi entendre sans les juger ceux des partenaires. Ensuite, ne pas oublier que le corps de l’autre ne nous appartient pas, et qu’il ou elle en a la jouissance et la liberté totale. C’est à ce moment-là que se pose la question de l’exclusivité. Comment pouvons-nous, par exemple, demander à la personne que nous sommes censés respecter le plus de ne pas vivre pleinement ses envies sexuelles sous prétexte que nous serions ensemble ? De la même façon, nous n’avons pas à nous plier de pratiquer toutes les envies de l’autre. Pour nous, la seule réponse à cette équation, et la tentative d’une vie épanouie, passe par le fait de laisser à l’autre et à soi la latitude de vivre sereinement les choses.

C’est là que la notion de confiance se pose. Pour que tout cela fonctionne, il faut qu’elle existe réellement. Certaines personnes vont avoir besoin de tout savoir pour se sentir bien, d’autres n’aiment pas l’idée de tout dire, etc… C’est donc bien au cours de dialogues, parfois longs, que les choses vont s’affiner et se poser. Que des règles communes de vie se mettront en place et seront aussi parfois rediscutées, changées, améliorées.
Par exemple, dans un couple que l’on dit « libre » (notez donc que les autres sont des couples prisons selon le langage), si une des personnes décide de rester boire un verre avec une connaissance et qui sait un peu plus, des règles de vie simples peuvent éviter des drames auprès de l’autre. Car ce qui nous fait le plus stresser c’est l’imprévu. A l’heure des smartphones, un petit message pour signaler que l’on rentrera plus tard, avec la raison décrite selon les limites fixées, permet d’éviter tout stress. Et aussi de libérer le temps de l’autre, qui lui ne va pas passer sa soirée à attendre comme un chien attend son maître !
Mais cela peut être vu comme un délai un peu court pour prévenir l’autre et lui laisser le loisir d’organiser du temps à lui si le couple vit sous le même toit. C’est là qu’il faut savoir se fixer des règles communes pour éviter de débarquer au mauvais moment, d’empêcher quelque chose de se passer ou d’agir contrairement à l’idée de liberté recherchée. Certain.e.s par exemple refusent la mise devant le fait accompli, et préfère des choses plus planifiées. C’est en fait à chacune et chacun, et à chaque couple, de trouver son équilibre.

Et la jalousie vous allez nous dire ? La jalousie est d’abord une émotion liée au manque de confiance en soi. Oui vous lisez bien, pas en l’autre, en soi. Comme toutes les émotions, elle se contrôle. D’abord, nous le pensons sincèrement, par le dialogue. Le fait de poser les choses permet d’éviter les frustrations et les manques de respect qui pourraient venir amplifier le mal être. Ensuite, le fait d’oser se libérer renforce la confiance en soi, de façon assez étonnante. Oser aimer, désirer, séduire, flirter est extrêmement valorisant. Au final, d’ailleurs, tout le monde y gagne ! Bon, ne nous mentons pas, par moment, la jalousie est difficile à contrôler totalement. C’est là qu’il faut avoir des dérivatifs : prendre soin de soi, se faire plaisir, aller au cinéma, bouquiner, se plonger dans autre chose, etc… Assez vite, cela passe et ce n’est pas plus douloureux que cela. Après tout, si nous pouvons surmonter des deuils, ce n’est quand même pas la jalousie qui va nous terrasser.

L’égoïsme invoqué pour rejeter la liberté est par contre assez étonnant. Quand nous y réfléchissons, comment ne pas voir qu’il est bien plus égoïste de considérer l’autre comme « sa propriété » que de lui laisser toute liberté et de recevoir du coup un amour sincère et dénué de toute ambiguïté ? Si l’autre est « sa chose », « son du » ou que savons-nous encore, il ne semble plus réellement libre. La chosification de l’autre ne peut être viable. Sauf dans des pratiques consenties évidemment.

De même, comment penser que l’amour serait un truc qui n’est pas extensible et qu’il ne serait possible de n’aimer qu’une seule personne à la fois ? N’avons-nous pas plusieurs ami.e.s ? N’avons-nous pas plusieurs personnes que nous préférons à d’autres dans nos familles ? En quoi cela serait-il différent pour l’amour que nous ressentons pour d’autres et qui nous lie à eux ? Que ce soit sentimentalement ou sexuellement d’ailleurs.

Nous n’allons pas vous mentir : sortir des sentiers battus et des normes sociales n’est jamais aisé. Et cela ne se fait pas en un claquement de doigts. C’est, comme pour toute réflexion à contre-courant d’une société, elle demande du temps, de la conviction et de l’envie. Mais elle ne peut être mise de côté sous prétexte que ce serait trop difficile. Parce qu’après tout, cela est bien plus simple que d’abattre le capitalisme !

Nous pouvons vous conseiller la lecture de quelques livres qui aident à se forger une opinion.

D’abord « La Salope éthique » de Dossie Easton et Janet W. Hardy. Véritable guide du bien vivre libre, ce livre secoue et remet bien des choses en question. Il est, pour nous, un incontournable.

De la même façon, le livre « Refuser d’être un homme » de John Stoltenberg, pour ce qu’il apporte de dimension anti-autoritaire et contre le machisme ambiant est plus que nécessaire pour se défaire des constructions sociales et pour tuer le patriarcat.

Autre livre intéressant, « de l’amour » de Raoul Vaneigem, pour un traiter savant de l’amour vue par un anarchiste. Ou encore « D’espoir et de raison » qui regroupe les textes de Voltairine de Cleyre, dont certains sur le mariage, la liberté et l’amour sont d’une intense actualité.

Et aussi un article de la revue Réfraction, de la plume de Luce Turquier, intitulé « De la liberté en amour », facile à trouver sur le net. Il apporte des sources fiables autour des notions de liberté. Il replace aussi de façon historique les choses pour comprendre en quoi la liberté individuelle est révolutionnaire.

Vous l’aurez compris ce texte n’est qu’une ébauche autour de la notion de liberté dans l’intime. Il n’a pas vocation à être exhaustif et n’est là que pour soulever quelques pistes et en ouvrir d’autres. Reste que pour nous, difficile de viser un monde sans patries ni frontière si nos intimes ressemble à des prisons avec gardiens.
Une chose est claire : celles et ceux qui ont écrit ce que vous venez de lire sont des amoureuses et amoureux acharné.e.s de la liberté, et qui savent aussi que parfois, c’est compliqué.

Fab et Jean-Yves du groupe Graine d’Anar (Lyon) et des ami.e.s

Nous sommes des graines, prêtes à germer

À Lyon, la situation politique est compliquée. Ville bourgeoise, où la militance est plutôt réactionnaire, elle n’offre pas, de prime abord, une place de choix aux idées anarchistes. De plus, nous assistons à une gentrification de ce qui était autrefois des quartiers populaires, où nombre de squats existaient, comme à la Croix rousse ou la Guillotière. Il y a également un grand nombre de groupes ouvertement fascistes, qui sont de plus en plus prêts à en découdre (plusieurs attaques ont eu lieux lors des dernières semaines).

Le premier objectif quant à une lutte anarchiste, pour les membres du groupe Graine d’Anar de Lyon, est de ramener la politique dans la vie d’un maximum de gens. De leur faire découvrir cette idée (ou plutôt philosophie) sans dieu ni maître. Contre le vote, nous proposons des espaces de discussion, car si les mots sont les premiers outils de la compréhension de notre monde, leur échange est primordial pour en explorer d’autres, sortir de ses ornières, voir qu’il peut exister un autre moyen de s’organiser, de lutter et de vivre. D’ailleurs, nous fonctionnons au consensus, ce qui est déjà une drôle d’exception dans nos milieux. Et surprend souvent.

Nous sommes (malheureusement) très loin d’une révolution anarchiste, l’heure est plutôt à la réaction, mais ce travail de propagande nous permet de « semer des graines » comme on dit, qui un jour peut être germeront. Cela prendra des années sans doute, ou peut être moins suivant les personnes que nous arrivons à toucher. Ce travail d’éducation populaire que nous partageons tous, n’est pas le seul, mais il est au cœur de notre vision de l’anarchie.

Certains membres du groupe luttent aussi dans les entreprises, où l’exploitation siège en reine, en rejoignant des syndicats. Là aussi diffuser les idées anarchistes pour retrouver un syndicalisme révolutionnaire puissant pouvant entraîner une grève générale nous semble un des enjeux d’une éventuelle révolution anarchiste.

D’autres participent aussi à la défense des ZAD, terrains d’expérimentations anti-autoritaires (pour la plupart), montrant qu’il est possible de vivre autrement, en prenant en compte les positions de chacun, de parler afin de trouver un consensus, et cela même au sein d’une assemblée avec des sensibilités politiques très différentes. De l’anarchisme organisationnel en acte.

Notre anarchisme ne s’arrête d’ailleurs pas à l’organisationnel. Nous savons toutes et tous que ne peut se rapprocher de l’anarchie que l’individu.e capable de dépasser les oppressions. De les combattre dans sa vie et dans ses rapports aux autres.

L’individu.e avec les autres, contre la société de l’individualisme triomphant. Ainsi, les luttes contre les oppressions sont constantes pour nous, dans la vie de chacune et chacun. Nous savons par exemple qu’il ne peut y avoir de société autogérées si l’une ou l’un de ses membres ne jouit pas des même libertés que les autres. Nous savons que tout s’interroge, de l’intime (couple, mariage, sexualités, croyances) aux modes de décisions collectives. Que tout est lié et que contrairement à la vision capitaliste (étatique ou mondialisée) de la vie, tout ne passe pas que par l’organisationnel. Mais aussi qu’il ne faut pas attendre la révolution pour changer ce qui peut l’être aujourd’hui !

Pour nous, l’anarchie est un horizon à atteindre, mais qui s’éloigne à chaque fois qu’on s’en rapproche (comme le disait Malatesta). La société idéale n’existe probablement pas, mais on peut essayer de se donner comme objectif d’atteindre cet idéal, afin de contrer ce vote du « moins pire » qu’on nous impose, cette vie du moins disant permanent. La prise de conscience que le pouvoir, quel qu’il soit, est maudit est un premier pas vers l’anarchie. La prochaine étape est de s’organiser, afin de faire exister une réalité anarchiste, même à petite échelle, par la création d’AMAP autogérées, de liens avec la paysannerie, de lieux autogérés, de vie militante où l’horizontalité est centrale par exemple, et de recréer des moments communs, des outils communs lors de la lutte, mais aussi de la vie de tous les jours. Surtout, toujours rechercher la convivialité comme outil pour vivre ensemble.

Oui nous avons eu de beaux moments dans l’histoire, comme au Mexique, en Espagne ou en Ukraine, tous écrasés par les autoritaires de tout poil. Ils doivent nous inspirer mais pas nous figer. Nous pouvons apprendre des bienfaits, et des erreurs, mais certainement pas sombrer dans une nostalgie malsaine, qui nous éloignerait du fait que l’anarchie, c’est la vie, partout, tout le temps.

Tout cela se fait évidement avec les envies des personnes qui participent, et ne peut donc pas être prévisible. Mais une fois les graines germées, il ne faut pas oublier des les arroser pour qu’elles grandissent, et deviennent anarchie !

Par le groupe graine d’anar de la Fédération anarchiste, Lyon

Mail : grainedanar@federation-anarchiste.org

Site : www.grainedanar.org

Agir n’est pas voter

(Texte du groupe issu de Monde Libertaire 1787 – Abonnez vous au Monde Libertaire)

L’anarchie […] est l’idéal qui pourrait même ne jamais se réaliser, de même qu’on n’atteint jamais la ligne de l’horizon qui s’éloigne au fur et à mesure qu’on avance vers elle, l’anarchisme est une méthode de vie et de lutte et doit être pratiqué aujourd’hui et toujours, par les anarchistes, dans la limite des possibilités qui varient selon les temps et les circonstances.
Il ne s’agit pas de faire l’anarchie aujourd’hui, demain, ou dans dix siècles, mais d’avancer vers l’anarchie aujourd’hui, demain, toujours.
Si pour vaincre il faut pendre sur les places publiques, je préfère être vaincu.

Errico Malatesta

Depuis des décennies, que disons nous, des siècles, la classe politique nous demande de la légitimer par le vote. Il faut voter, encore voter, toujours voter. Cela serait, selon toute vraisemblance, la seule façon de s’exprimer et d’agir.

Nous autres, anarchistes, avons au cœur de mettre le pouvoir non seulement à mal, mais surtout de côté. Nous savons que tout pouvoir corrompt, et que, comme le disait Louise Michel, est maudit. Maudit, car même avec les meilleures intentions, nous avons vu les dérives rapides d’autocratie qui émergent dès qu’une personne persuadée d’être dans le vrai abandonne le collectif au profit de « son intuition ». C’est pour cela que nous prônons le consensus, des mandats courts et impératifs (donc contrôlables en permanence) et le refus de parvenir (1), qui ne peuvent qu’éviter l’incarnation magique de la solution dans une sauveuse, un sauveur suprême, mais bien remettre dans les mains de toutes et tous nos destins.

Pourtant la sociale démocratie actuelle propose, elle, l’inverse. C’est le jeu de pressions toujours plus fortes pour le vote (instruction civique à l’école, télévision, famille, amis, etc…). Nous avions déjà les élections traditionnelles, mais comme cela ne suffisait pas, voilà l’invention et la mise en place des primaires !

Nous autres libertaires savons que le vote est le choix de l’abdication de liberté et de pouvoir dans et sur nos vies . Les votants les délèguent à une instance « supérieure » à nous et font aussi le choix du plus petit dénominateur commun. Autrement dit, le pire du moins pire en permanence.

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La Fabrique du Musulman :  essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale (Critique)

Ouvrage de Nedjib Sidi Moussa

Le livre : 147 pages, publié en 2016 aux Éditions Libertalia (poche), une analyse riche, détaillée et sourcée.

L’auteur : Nedjib Sidi Moussa est né en 1982 à Valenciennes dans une famille de réfugiés messalistes (1). Engagé à gauche, il a été assistant d’éducation, analyste politique et enseignant dans plusieurs universités. Docteur en science politique, il a fait paraître une dizaine d’articles scientifiques sur l’Algérie. Il écrit également de la poésie.

Un bout de la quatrième de couverture : « La fixation permanente sur les présumés musulmans, tantôt dépeints comme des menaces à l’ordre public ou des victimes du système – parfois les deux à la fois –, s’inscrit complètement dans le réagencement en cours de la société française. Car le vrai « grand remplacement » concerne celui de la figure de l’Arabe par celle du « Musulman », de l’ouvrier immigré par le délinquant radicalisé, du « beur » engagé par le binational déchu. »

Pour l’auteur, déjà en « 2005, jeune marxiste, [il] se demandait : n’est-on pas en train de tout mettre en œuvre pour séparer le prolétariat d’origine algérienne -à commencer par sa jeunesse- du reste du prolétariat ? Et, donc, de se servir de ce groupe pour faire exploser la classe ouvrière, ses organisations et ses conquêtes ? »

Il continue : « si l’inquiétude initiale demeure, les termes du débat ont pour partie changé durant la dernière décennie, essentiellement en raison de l’activité propagandiste des diverses chapelles de l’extrême droite combinée à la reconquête de l’espace public par les religieux de toutes obédiences. Face à cette offensive nationaliste et cléricale, certains segments de la « gauche de la gauche » ont contribué, à leur échelle, par leurs prises de position ou leurs alliances, à mettre l’accent sur les préoccupations identitaires au détriment de la question sociale. » .

Plus loin : « Dans la France de 2017 et sans doute pour les années à venir, chaque individu épris de liberté est ou sera sommé de choisir son camp : celui des « intégristes républicains » contre celui des « islamo-gauchistes ». Car la nuance n’apparaît plus de mise dans ces affrontements faussés, où les enjeux se trouvent souvent réduits à des joutes numériques en 140 caractères ou à un éventail d’émotions limité à 6 images. »

Dans son livre, l’auteur nous rappelle sa propre histoire, son milieu familial, social, sa naissance à Valenciennes. C’est l’occasion pour lui d’interroger les notions telles que les études « postcoloniales » ou l’expression « issu de la colonisation », en replaçant tout cela dans un contexte plus large, européen et international.

Il fait aussi un point sur l’état de la gauche, du milieu ouvrier, révolutionnaire, de la social-démocratie, des politiques antisociales des gouvernements successifs, des reculs politiques et sociaux, du débat sur l’identité nationale (initié par Sarko et Buisson) et des conséquences de tout cela. Notamment du fait de la perte d’un repère, celui de l’oppression capitaliste, au profit d’autres moins clairs et plus ambigus.


Il fait un focus sur l’année 2005 qui explique, selon lui, en partie le marasme : le refus de la constitution européenne par un peuple qui s’est documenté et a débattu, le même peuple qui votera pour celui qui promet de la ratifier trois ans plus tard ; les émeutes en automne et la fascination pour l’insurrection qui viendrait ; la loi de février 2005 et le soi-disant « rôle positif » de la colonisation (modifiée un an plus tard) qui entraîne une mise en lumière et une diffusion plus importante des travaux portant sur les faits coloniaux, ou issues des champs des études postcoloniales. Sur ce point, il note que dès 2005, des chercheurs appellent à ne pas prendre qu’un seul angle de lecture de l’histoire, sans quoi nous ne pouvons en comprendre la complexité.

L’un des aspects importants de notre époque est pour lui la confusion et les contresens auxquels nous sommes confrontés comme par exemple avec ce « libre penseur » en vogue sur le net mais qui n’est que complotiste et antisémite, en rupture total avec l’héritage de la libre-pensée et des Lumières. Ou encore l’appropriation sans nuance du terme « islamophobie » par des anticléricaux, même quand celui-ci contribue en partie à diaboliser le blasphème et restreint la liberté d’expression, pourtant déjà mal en point, vis-à-vis du religieux (nous reviendrons dessus plus loin).

Il interroge également la réintroduction de la notion de « race » par ceux-là même qui acceptent de nos jours d’être désigné.e.s comme « blanc.he.s ». Ce qui n’améliore en rien la situation des « racisé.e.s » (terme connexe à « blanc.he.s » bien souvent) ou des personnes perçues comme non blanches sur le marché du travail, de l’immobilier ou autre. Il s’interroge sur cette notion et se demande si ce n’est pas, au fond, une nouvelle forme de paternalisme.

Il aborde le manque de recul concernant l’analyse postmoderne en France, qui n’est pour l’auteur, que l’envie « d’individus qui souhaitent plaquer des modèles d’organisations importés de leurs lectures anglo-saxonnes ou qui projettent sur un pays théorique des fantasmes idéologiques qui ne résistent guère à l’examen. »

Pour l’auteur, le développement technologique entre 2004 et 2013 (chiffres à l’appui)  explique l’émergence de nouvelles formes de propagande : réseaux sociaux, fachosphère, amplification des discours haineux, conspirationnistes et ethnodifférencialistes.

Comme nous pouvons toutes et tous le constater, les contre-révolutionnaires et les réactionnaires ont su opportunément tirer profit de l’émergence de ces nouveaux espaces, là où, certain.e.s d’entre nous, progressistes/libertaires les ont trop longtemps dénigrés.
Plus problématique sont les progressistes/révolutionnaires qui deviennent perméables à des thèses venues de l’extrême droite identitaire, défendent les personnes qui en sont vecteurs, consciemment ou non, sous couvert de lutte contre l’oppression ou pour la dignité. Rejetant souvent au passage l’internationalisme ou l’universalité des droits (en associant souvent à tort l’universalisme et le colonialisme, l’un étant censé entraîner l’autre, ce qui, selon l’auteur, ne se tient pas en regardant l’histoire en face).

Nedjib Sidi Moussa n’en reste pas à l’incantatoire, et démontre ses thèses par des points précis, documentés et clairs.


Par exemple quand il parle de la  « gauche cléricale »
 : « les curés rouges, participent avec les racistes antimusulmans, les institutions étatiques et entrepreneurs identitaires à la formation d’une communauté musulmane distincte des autres composante de la société dans son organisation, ses objectifs et ses moyens d’expression politique.

[Cette] gauche cléricale, à tendance identitaire qui assigne à résidence identitaire tout individu, qui a substitué la lutte des races à la lutte des classes, en vouant aux gémonies les vieux combats contre l’oppression religieuse, sans oublier celui de la séparation des Églises et de l’État »

Il revient longuement sur l’histoire de cette gauche qui a, à plusieurs reprises déjà, collaboré avec les réactionnaires. Dans le passé comme aujourd’hui, et sûrement encore demain.

Certains trotskistes que l’on trouvait déjà entre 1990 et 1995, en France ou en Angleterre avec des positions comme « avec l’État jamais, avec les islamistes parfois » (en pleine guerre civile en Algérie entre la dictature et le FIS (2)). Les mêmes qui ont ensuite adhéré à la LCR, en ont été virés ou sont partis et que l’on retrouve soutiens à l’appel « Nous sommes les Indigènes de la République » en 2005.

La parenthèse altermondialiste, éclairante sur la volonté de certain.e.s militant.e.s d’établir des passerelles entre gauche et religieux, qui ne résiste pas à l’analyse avec du recul. Au Forum Social Européen, la présence de Tariq Ramadan et ses réseaux (Présence musulmane, des membres du Collectif des musulmans de France et de Participation et Spiritualité musulmane) est clairement liée au soutien d’une organisation britannique alliées au Socialist Worker Party. Le but est de créer une « percée islamique » dans le FSE. Il y aura à l’époque des débats houleux. L’une des figures de proue du FSE, José Bové, viendra adouber Ramadan et ses réseaux au nom de son envie de trouver des partisans « d’une théologie de libération dans l’islam ».

La place de l’humoriste propagandiste Dieudonné, qui est vu par certain.e.s comme une éternelle victime, est décortiquée : son hobby consistant à faire huer des personnalités pour leurs origines juives par son public, ses visites à Beyrouth et Damas, pour voir des dictateurs, aux côté de T. Meyssan et A. Soral, sa proximité forte avec le fondateur du FN et l’acclamation du négationniste R. Faurisson, invité sur scène.


Impossible pour l’auteur de passer à côté de Houria Bouteldja. Il détaille son parcours militant et politique, sa dérive identitaire, racialiste, homophobe, antisémite et patriarcale. Le tout argumenté et à l’appui de textes et dires de Bouteldja. Nous ne pouvons que nous rendre compte, là encore, que celles et ceux qui arrivent à la soutenir aujourd’hui, à lui trouver des excuses, ne l’ont soit pas lue depuis longtemps, soit s’accommodent de ses thèses, propos, d’extrême droite et identitaires, et devraient en toute vraisemblance, revoir leur position qu’ils et elles pensent révolutionnaire et émancipatrice.

Pour appuyer le fait qu’il ne comprenne pas comment des gens se réclamant du progressisme ou de l’anarchisme plongent sur l’utilisation du mot « islamophobie », Nedjib Sidi Moussa creuse cette notion, de sa renaissance internationale à son utilisation aujourd’hui. Il souligne que l’ambiguïté du mot a déjà été soulevée dans le passé. Les débats portent dès le départ, sur l’ambiguïté entre la critique d’individus et celle d’institutions. Pour beaucoup d’intervenant.e.s, ce mot peut être liberticide en niant le droit à la critique de l’islam, au blasphème ou à tout autre acte d’émancipation vis-à-vis du religieux.

Mais aussi les rôles du CCIF(3) (créé en 2003), du CRI(4) (créé en 2008), dont le président était co-fondateur en 1987 d’un groupe islamiste « Union des jeunes musulmans », groupe qui en 1989 manifestait contre S. Rushdie.

Pour aller plus loin, l’auteur relie la dynamique pour la reconnaissance de l’islamophobie au niveau mondial qui ne saurait être découplée de l’action déployée sur le plan international par l’OCI (organisation qui, au côté du Vatican et d’autres, poussent à la roue pour que le blasphème soit interdit dans le monde entier). La question qui émerge est : comment des anarchistes, des libertaires qui se reconnaissent théoriquement dans le « ni dieu, ni maître », propagent le terme « islamophobie » malgré les ambiguïtés ? L’auteur, en premier concerné, lui préfère largement l’idée de « racisme antimusulman », bien plus réaliste sur les faits et le détournement sémantique opéré par l’extrême droite. Nedjib Sidi Moussa interroge les positions des membres de collectif tel les « libertaires contre l’islamophobie », qui arrivent à avoir des positions non pas de défense des personnes musulmanes, mais bien de l’Islam.

Le livre renferme bien d’autres réflexions, nous vous laisserons les découvrir.

Ce que nous pouvons retenir c’est que l’enfermement identitaire, la collaboration avec des groupes, partis, collectifs identitaires, l’acceptation de l’ethnodifférencialisme et/ou du confessionnalisme n’offrent jamais de perspectives émancipatrices.

N’oublions pas que les premiers à subir la pression identitaire sont les athées, les libres penseurs, les agnostiques, les laïcs… En particulier dans les pays où la laïcité n’existe pas, et où la religion fait loi. Mais aussi en France par la réassignation, d’où qu’elle vienne.

Le livre nous éclaire face aux positions que peuvent avoir des personnes se réclamant « anti-autoritaires », progressistes, voire révolutionnaires, mais sur fond religieux.
Il souligne l’incapacité de certain.e.s à articuler la lutte contre toutes les oppressions et aussi que ces courants de pensées réassignants ne sont pas nouveaux.
Comme si nous ne pouvions pas lutter contre l’illusion religieuse, contre le racisme, contre le patriarcat etc. en même temps. N’est-ce pas ce que nous appelons l’anarchie ?

Un livre essentiel dans un moment de refondation idéologique.

Par Jean-Yves et Fab, groupe Graine d’Anar de la Fédération anarchiste, Lyon

  1. Messalistes : partisans de la doctrine et de l’ensemble des idées défendues par Messali Hadj
  2. FIS : Front Islamique du Salut
  3. CCIF : Collectif Contre l’Islamophobie en France
  4. CRI : Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie
  5. OCI : Organisation de la Conférence Islamique, 57 états membres

Récit d’un ancien appelé qui déteste l’idée du service militaire et l’armée

Je suis né en 1977. C’est à dire que je suis dans les derniers à avoir dû faire leur service militaire. Comme je n’avais pas l’assurance que j’ai aujourd’hui, en 1998, quand l’armée m’appelait de façon plus que pressante, je n’ai pas eu le courage de dire non. Trop peur de reculer encore mon entrée sur la saleté de marché du travail : lors de chaque entretien que je faisais pour trouver un emploi, le fait que j’ai « encore mon service à faire » était bloquant. Début du chômage de masse, issu d’une famille modeste à qui je ne voulais pas faire payer le prix de me garder à la maison des plombes et envie d’indépendance, j’ai donc accepté.

Honnêtement, au départ, je me disais que j’allais perdre 10 mois et que ces 10 mois passeraient vite, sans réellement me laisser de souvenir. C’était là une belle erreur.

Tout commence le jour ou vous recevez vos fameux « papiers militaires ». C’est une enveloppe, recouverte du drapeau bleu, blanc, rouge. Dessus, votre nom et une notification qui vous incite à ne pas ignorer ce courrier. Autoritaire, court, le courrier vous indique votre date de tests d’incorporation (généralement deux mois plus tard). Vous pouvez engager des recours qui ne seront pas forcément acceptés (c’est écrit en toute lettre). L’armée vous attend donc pour le premier bilan d’orientation/information.

Vous allez à ce rendez-vous, généralement dans un centre de formation et d’information. En fait, vous êtes pesé, déshabillé (je remarquerai que cette pratique de mettre tout le monde à poil est fréquente), observé médicalement, puis évalué par des tests sous forme de jeux pour connaître votre niveau de français, de math et d’obéissance. A la fin, tout est entré dans une machine et l’on vous sort « l’arme »1 dans laquelle vous serez incorporé. Deux choix. Pour moi ce fut l’armée de l’air ou la marine. Aucune ne me réjouissait, et je venais surtout de comprendre que je ne pouvais plus reculer.

Quelques temps après ce rendez-vous – dans mon cas ce fut plus d’un an après – , vous receviez une nouvelle lettre avec votre incorporation. Il vous est indiqué l’horaire du train que vous devrez prendre, le wagon, et la destination. Sur la mienne, Évreux, base aérienne 105. Formation de fusilier commando.

Départ donc, début juin 1998. Je suis, comme on me le dira 10 000 fois pendant mon service, de la 98/06. Prononcez 98-6. J’ai un matricule. Et juste un nom. Pendant dix mois, je vais être appelé « aviateur » suivi de mon nom. Cela n’a l’air de rien, mais c’est une étape de déshumanisation claire.

J’arrive donc sur Évreux en pleine nuit. Nous sommes sortis du bus, par deux militaires en tenue, qui hurlent. Il faut sortir vite, parce qu’on n’est pas des « tapettes » et encore moins des « enculés ». J’ai l’impression de me retrouver dans Full Metal Jacket. Dehors, il faut se mettre en ligne, et on va faire ici de nous des « hommes » et pas des « fiottes ».

Il paraît qu’aujourd’hui l’armée respecte un peu plus mon orientation sexuelle, j’avoue avoir du mal à y croire. Surtout que de tels propos seront tenus tout au long de mon service.

Dortoir, on a 15 minutes pour se foutre au lit et extinction des lumières, des « feux » comme ils hurlent. Personne ne pleure, parce que tout le monde a compris qu’ici, la faiblesse se paie cher. C’est violent. Je me sens oppressé. Je prends un lit « en bas » dans une chambrée d’une quarantaine de lits doubles. L’instructeur arrive et me beugle dessus que moi, « je vais aller dans le lit du haut, ça me fera de l’exercice ». Ben ouais quoi, ce surpoids que je traîne, c’est pas celui d’un « homme », a priori. La première nuit, je n’ai presque pas dormi, et quand que je me suis endormi, j’ai hurlé dans mon sommeil. Du coup, le lendemain, j’avais un surnom : « gros hurleur ». C’est sympa, non. Et c’est surtout repris par la plupart des appelés présents. Je découvre médusé ce qu’est l’esprit de corps. C’est en fait un simple esprit de meute, ou les plus faibles servent de défouloir. Verbal dans mon cas, physique pour d’autres. Et cela prend moins de 24 heures.

Le lendemain, c’est la journée de mise « au pli ». J’avais les cheveux longs en 1998 et heureusement, un copain parti à l’armée avant moi, m’avait conseillé de les raser avant d’y aller. J’ai pu vite voir pourquoi  : pendant la « tonte » des « troufions », des militaires, certains gradés, prennent un malin plaisir à humilier les gens aux cheveux longs. Demi-coupe, rasage au milieu, et la personne reste comme ça pendant de longues minutes avant que sa coupe ne soit terminée. On humilie et on rit. Et on incite à rire. J’ose dire que c’est dégueulasse à haute voix. Une armoire à glace se poste devant moi, et me glisse à l’oreille, mais assez fortement pour que ce soit entendu que « celui qui ne suit pas les ordres, c’est vite vu » avec un air menaçant. Les regards des autres présents me paralysent. Le message est clair, et collectif.

Premier entraînement, je m’effondre plusieurs fois. Je ne réussis pas à grimper à la corde à nœuds. On me demande de réessayer une dizaine de fois, sous les quolibets de ma « brigade ». Plus je me plante, plus les gens rient. Surtout « Minus », l’autre vu comme faible de la brigade, qui trouve là l’occasion de se faire briller devant les autres.

Après une nouvelle nuit, j’ai mal de partout. C’est la journée des examens médicaux. C’est reparti : à poil dans un couloir, on attend notre tour. Pesés, mesurés, vaccinés. On se rhabille et on passe devant le médecin chef. C’est la première fois que je vois un peu d’humanité dans l’œil d’un interlocuteur sur place. Je lui dis clairement que je ne tiendrai pas, et que je souhaite être réformé. Il me répond qu’il comprend, mais que non, je ne serai pas réformé, mais déclassé (le mot est violent) pour être réaffecté ailleurs, en simple « basier » (militaire qui travaille sur une base aérienne). A mon visage, il comprend que je suis plus que déçu. Et il me dit « ben, le président à mis fin au service militaire, mais on a encore besoin de bras ». Cette phrase claque à mes oreilles comme nouveau point de non-retour.

Le lendemain, après remise de la fin de mon paquetage (tenues militaires et accessoires), je suis mis de côté par un sergent, avec une quinzaine d’autres gars. « Minus » est là, et il sourit. Le sergent nous laisse là, pendant au moins une heure. J’ai compris après pourquoi : il attendait que tout le bataillon 98/06 soit là. Et là, il annonce que nous somme « renvoyés ailleurs, car pas assez solides pour être des vrais commandos ». Nouvelle humiliation : le rire de dizaines de personnes qui ne nous saluent même pas pour la plupart. Nous partons dans la foulée en train. « Minus » est attendu sur Cassis. Moi, c’est la Base aérienne numéro 115, Orange.

J’ai donc fait mes « classes » à Orange. L’ambiance était moins violente qu’à Évreux. J’étais dans une chambrée, composée majoritairement de jeunes venus des DOM. Durant ce mois de classe, j’apprendrai d’eux que le chômage étant de plus de 60 % dans certains coins de France, l’armée est une porte de sortie attendue et espérée par certaines personnes. Que s’ils l’intègrent, ce n’est pas vraiment par choix. L’esprit est plus détendu. Même si mon surnom réapparaît, du fait d’un gars qui était avec moi à Évreux.

Lors de ces classes, il va m’être demandé de tirer avec des armes à balles réelles. Je redoutais ce moment. Pourtant, lors de ma première séance de tir, je mets dans le mille. Et bien, mon côté geek à l’époque ressort je pense et j’ai un peu trop pris cela comme un jeu. Par chance, en me relevant de ma série de tir, j’entends l’instructeur dire « que je ferais un bon « d’élite » ». A partir de ce moment là, je n’ai presque plus jamais atteint ma cible. Par choix. Surtout quand elle représentait une silhouette humaine.

Plusieurs de mes camarades de chambre seront mis au « trou » pour des raisons aussi farfelues que ridicules. Du refus d’obéir, en passant par le retard de dix minutes en retour de permission, tout est bon. Bizarrement, moi aussi j’ai eu du retard, mais pas de trou. Faut dire que moi, je suis vu comme normal. Et l’armée reproduit les clichés habituels : elle tape sur les plus pauvres et sur les « indigènes » à mater. J’emploie ce mot car je l’ai entendu plus d’une fois durant mon service.

D’ailleurs, assez vite, je comprends que l’armée, c’est comme la vie civile, mais en pire. Plus vous venez d’une famille aisée, plus vous êtes diplômé, plus vous vous êtes privilégié et gradé. Ma chambrée est une chambrée de pauvres. Personne n’est issu de la bourgeoisie. Et je suis le plus diplômé de tous, avec mon Bac+2. D’ailleurs, je vais me retrouver plusieurs fois à aider des gens à écrire ou à compter. Et nous sommes donc tous ici pour être des « petites mains ». Alors que d’autres appelés sont gradés et nous donnent des ordres. Tous Bac+5 a minima ou issus de familles riches. Qu’on ne me parle pas de hasard.

Au bout d’un mois de classe, avec exercices abrutissants et cours théoriques ridicules, comme par exemple « que faire en cas d’explosion atomique sur la base », un sergent arrive dans ma chambre. La plupart des gens des DOM se retrouvent affectés sur des bases aériennes dans le nord de la France. Là aussi, je n’y vois pas de hasard. Tout le monde a son affectation, sauf moi et un autre de la chambre. J’ose poser la question, on me répond qu’on va m’amener au commandant. Et j’ai découvert là que mon Bac+2 était une clef même ici : le commandant nous annonce que comme on a fait des études, nous sommes affectés comme ambulanciers. Et que nous devons passer encore 15 jours sur la base pour apprendre le métier. Oui, quinze jours pour apprendre à être ambulancier, vous avez bien lu.

S’ensuit donc une formation éclair à la conduite rapide, aux premiers soins et secours, à l’hygiène. Puis vient mon affectation. Je me retrouve devant le même commandant qui me dit « vous, comme vous êtes stéphanois, ça sera une base lyonnaise. Mont Verdun ». Je me suis montré impassible. Pas par docilité, mais parce que je suis lyonnais. Cette envie de m’emmerder au travers de la rivalité débile Saint-Étienne / Lyon est donc une chance pour moi.

Direction donc, la BA 942 Lyon-Mont Verdun. Ma mission : transport de blessés et garde 24/24 pendant 7 jours, puis 7 jours de permission. C’est un rythme sympa pour les permissions. Moins pour le reste.

Je suis donc affecté à l’infirmerie. Je vais y faire passer les tests de vue, les pesées et pas mal d’autres choses. Dans cette infirmerie, tenue par une médecin militaire, pas de personnes entièrement nues. En sous-vêtements uniquement. C’est moins embarrassant pour les gens. Et c’est donc ailleurs, bien un choix.

Pendant les 9 mois qui me restent à faire, je vais voir pas mal de choses. C’est l’avantage, si je puis dire, d’être à l’infirmerie.

D’abord, un bon paquet de gens qui sont mal dans leur peau, en dépression. Que ce soit les appelés (souvent les fusiliers commandos, soldats de protection de la base) loin de chez eux et humiliés, ou les soldats de retour de « missions à l’étranger », les fameuses « opex » pour opérations extérieures. Beaucoup de soldats qui avaient été mobilisés en ex-Yougoslavie reviennent dans un état assez lamentable. Mais la grande muette sait y faire : tous sont soignés en hôpitaux militaires, ou sur place. Rien ne sort. Rien ne transparaît.

Pareil pour les suicides. Oui, pendant mon service, il y en a eu. Mais soyons clairs : tout est classé très vite. J’ai cru comprendre que l’on n’indiquait pas forcément aux familles comment la personne était morte, simplement qu’elle l’était « en service ». J’ai toujours été surpris d’un tel mensonge : la BA 942 est une base aérienne radar, avec un ouvrage enterré. Pas une base avancée dans une zone de guerre.

L’humiliation, je l’ai ressentie aussi pour les autres. J’ai eu la chance, étant au service médical, d’être dans un environnement pas trop dur envers moi. Mais je constatais ce qu’il se passait autour de moi. Que ce soit les fusiliers commandos humiliés par des hurlements permanents, appelés « cocoyes » par les autres membres de la base : moitié con, moitié coyote, c’est ce que cela veut dire. Le coyote étant l’emblème de ce corps militaire. Un corps composé majoritairement de pauvres, comme vous vous en doutez. Ou les femmes militaires prises en général pour des imbéciles assez ouvertement, surtout par les petits gradés.

Souvent, les gradés avaient quand même pour moi un mépris assez marqué. Déjà parce que j’étais un appelé, mais aussi parce que j’étais gros. J’ai eu souvent des remarques sur « le fait qu’on a dû faire un uniforme sur mesure pour moi » (ce qui était faux au passage). Ou que « le manque d’exercice donne des porcelets », par exemple.

En tant qu’ambulancier, j’ai couvert des défilés mais aussi des exercices. J’ai pu voir à chaque fois des blessures plus stupides les unes que les autres. Des gens qui sautent de hauteurs improbables, des filins mal attachés, des fractures, etc. Et à chaque fois, la faute était reportée sur le blessé. On n’interroge pas l’armée, elle ne fait jamais d’erreur, c’est ça le message.

De ces mois de service, je retiens avant tout la déshumanisation permanente. L’esprit de corps n’est pas, comme le disent certains, un moyen de « former des hommes » et de les « confronter aux autres ». L’armée reproduisant clairement les rapports de domination présents en dehors de ses murs, en les amplifiant, il est impossible que la fameuse mixité sociale existe. Ceux qui disent que l’armée est formatrice, rêvent en fait d’un monde de bons petits soldats.

J’ai appris quoi ? A tirer, à conduire vite et à ne pas poser de question. L’obéissance, ça n’a pas vraiment pris sur moi au final. Mais j’ai vu bien des gens être brisés, sortir de leur service, non pas calmés comme l’espèrent les politicards qui rêvent du retour du service, mais bien brisés. J’ai aussi vu des petites frappes prendre encore plus d’assurance, être recrutées pour monter dans la hiérarchie, pour humilier et diriger au mieux. Attention, elles ne montaient pas trop haut, juste de quoi devenir adjudants pour diriger les autres. Elles restaient soumis au reste de la hiérarchie, mais contents de leur petit pouvoir. Et j’ai vu des gens s’engager non par goût, mais par dépit. Faute de mieux. Notons que c’est clairement le cas aujourd’hui avec l’armée « de métier », qui recrute avant tout des pauvres pour servir de chair à canon.

L’armée comme solution aux problèmes sociaux ? Cela sonne à mes oreilles aussi cynique que de confier une garde d’enfant à la famille Dutroux. L’armée n’a pas vocation à former qui que ce soit. Mais bien de formater les gens pour en faire des outils de guerre. Des bons soldats dociles qui iront mourir la fleur au fusil, persuadés de défendre la « nation » contre les « barbares » (ça aussi c’est revenu souvent en dix mois).

Suivre la voie de ceux qui rêvent de son retour au cœur de nos vies par le service militaire, c’est montrer au fond à quel point l’idée d’un État papa et castrateur est encore bien implantée dans les esprits. Et comme pour la fessée, vous entendrez des gens dire « ça va, je l’ai fait, je n’en suis pas mort ». Facile à dire quand on n’interroge rien. Moi, je n’en suis pas mort, mais je ne pourrai jamais dire que je suis le même qu’avant ces dix mois volés de ma vie.

Guerre à la guerre. Plus que jamais.

Par Fab, groupe Graine d’anar de la Fédération anarchiste, Lyon

1 Arme : (Expression de l’administration militaire) Chacune des différentes spécialisations de l’armée. L’arme de la cavalerie, de l’infanterie, de l’artillerie, du génie, de l’aéronautique, du train (…) Définition CNRTL (N.D.L.R.)